La lettre à Lulu
N°98-99 - décembre 2017

Le Voyage amiante

Désenfumage


Amiante dans la Tour Bretagne. Un des employeurs concernés, la direction du Travail, experte en la matière et d’habitude tatillon, fait dans le minimalisme.


Le Voyage amiante
L-E-V-O-Y-A-G-E-A-M-I-A-N-T-E : collé lettre par lettre sur les vitres de la tour Bretagne, ce détournement du Voyage à Nantes est passé pour une blague de très mauvais goût. Les pontes de la tour ont fait illico retirer le message ironique apposé par des syndicalistes vieux jeu, rétifs aux bienfaits du matériau si prometteur qu’est l’amiante.

Quand le clapet clapète

Rappel rapide. Il aura fallu deux mois pour que l’info arrive aux 800 salariés de la tour... Début mai, la société de maintenance Dalkia alerte : présence d’amiante au 31e étage, dans les clapets de désenfumage abîmés qui baillent à chaque étage sur les sas d’accès aux escaliers. S’ils se tenaient tranquilles, ça passerait (en tous cas, ça éviterait de ventiler des fibres et poussières microscopiques d’amiante), mais ces bouches d’air n’en font qu’à leur tête. Trois démarrages incontrôlés de ces volets, hors alerte incendie, ont été repérés les trois derniers mois. Et avant ? Ah désolé, « il n’y a pas d’historique des déclenchements intempestifs » avant mai 2017, s’excuse Daniel Brunin, directeur régional adjoint de la Direccte(1). Mais si ça recommence, il promet une « évacuation immédiate des agents de l’étage concerné ». Si le poisson pourrit par la tête, la tour, elle, c’est par ses ouïes... Quand ces valves clapètent, le taux de fibres dans l’air peut grimper jusqu’à 40 fois au-dessus le seuil légal, comme l’attestent les mesures aux 10e et 31e étage avec ventilation des locaux. L’administration se rassure : dans les autres étages, les mesures sont sous les seuils légaux . Cette alerte ne se focalise que sur ces foutus clapets. Pour le reste, l’amiante partout, allèges de fenêtres, angles de la tour, dalles de sol et leurs colles, plinthes, calorifugeages, seuils d’ascenseur, peintures amiantées, faux plafonds et autres éléments critiques, on verra ça un jour. Ou pas. Un pour tous, tous poumons Tant qu’aucun niveau d’alerte n’est détecté, on était censé respirer. Faute de pouvoir travailler toute la journée en apnée, les salariés de l’inspection du travail font massivement jouer leur droit de retrait le 30 juin. Même des cadres... c’est dire. Quel que soit son point d’indice, le poumon a parfois son cri du cœur. 90  personnes, soit 90 % de l’effectif de ces bureaux sur six étages, refusent de se mettre en danger.

Relogement et puis non

Les agents dit « nomades » bosseront depuis chez eux, en télétravail forcé. Aux autres, administratifs, ressources humaines, est proposée une « hypothèse de relogement avant la fin du mois de juillet ». Officiellement pour 12 à 18 mois selon le procès verbal du CHSCT du 4 juillet, jour où les agents reçoivent ce courriel explicite : « L’administration n’est pas en mesure de garantir votre sécurité absolue notamment en cas de déclenchement intempestif des volets du système de désenfumage, ou en cas d’alerte incendie. » Le règlement des IGH, immeubles grande hauteur, ne plaisante pas sur le sujet. L’hypothèse relogementeuse se limite à une visite de bureaux de la MAN, Maison d’administration nouvelle, île Beaulieu : locaux eux aussi notoirement amiantés, 100 000 euros de travaux à réaliser, destruction envisagée pour les années qui viennent ! Depuis, ce déménagement a été abandonné sans ménagement.

On efface en surface

Fin juillet, plus question de relogement : le péril en la demeure a été maîtrisé par des mesures suffisantes, selon les pontes de l’administration. Injonction est faite de réintégrer la tour avec menace à peine voilée de ne pas verser les salaires aux récalcitrants. Pour les syndicats de la maison, ce traitement minimaliste n’est pas rassurant, limité en surface à un dépoussiérage autour des volets et clapets de désenfumage, et à un « surfactage » des zones sensibles, ce qui consiste à pulvériser un genre de vernis, produit fixateur d’« encapsulage » supposé bloquer la prolifération des fibres d’amiante.

Alerte enlèvement

Les inspecteurs du travail connaissent le procédé, mesure provisoire avant un enlèvement en règle de ces matériaux toxiques. En général la fiabilité du surfactage est limitée à quelques semaines. Ici, c’est nouveau, la direction du travail assure « une sécurité réelle sur une période limitée d’une année avant le désamiantage », travaux « prévus pour l’instant à l’aune du second semestre 2018 ». Facture estimée pour la dépose et le remplacement des foutus clapets : deux millions d’euros. Et pour vérifier et mesurer que le surfactage est fiable dans le temps, c’est niet. Un test risquerait de dégrader cet encapsulage. Pas très rassurant quand on sait que ces clapets se déclenchent tout seuls sans prévenir. Autre refus tout net des prélèvements par lingettes, mesure du dépôt des poussières en surface pouvant compléter les données d’analyse de l’air. Pas réglementaire, pas scientifique, rétorque la direction. La méthode a pourtant servi utilement dans les locaux amiantés de la Direccte, à Compiègne...

Ferme ton clapet !

Pour les clapets, « l’usure n’est pas récente »(1) repèrent les représentants du personnel de la Direccte. Et le « changement de classification de certains éléments amiantés en l’espace de six mois » rend peu crédible le DTA, Diagnostic technique amiante obligatoire pour la tour. L’organisme de contrôle Socotec n’a jamais détecté de dégradation des clapets qui ont déclenché l’alerte, « classés comme étant en bon état de conservation ». Pour le passé, contrôles douteux... Pour l’avenir, rien à attendre : aucun inventaire exhaustif fiable de la présence d’amiante dans l’ensemble de la tour, et des états de dégradation des matériaux, n’est envisagé. Le syndicat FSU s’inquiète : et si les fibres invisibles avaient envahi les dossiers, ainsi pollués par les poussières d’amiante (2) ? Les circuits climatisés ou de ventilation sont potentiellement pollués mais, malgré la demande, le plan de circulation d’air dans la tour n’a pas été transmis au CHSCT de la Direccte. Impossible donc de connaître « le périmètre de dissémination des fibres d’amiante dans la tour Bretagne » soulignent CGT, FSU et Sud, qui dénoncent l’« ambivalence » de leur direction promettant des mesures de précaution en réunions du CHSCT, sans tenir ses engagements. La signalétique des parties amiantées ? Pas question, trop « anxiogène ». C’est pourtant obligatoire, et indispensable pour éviter les risques d’une entreprise de maintenance perçant, sciant ou arrachant un élément amianté non identifié et libérant des fibres sans le savoir. C’est tellement obligatoire que le rappeler, c’est le boulot quotidien de ces agents, cette fois victimes d’un employeur qui a l’air de prendre les choses à la légère. Mais l’air seulement. Et nous ne sommes que poussière.
Jonas Bestos

(1) Procès verbal du CHSCT extraordinaire de la Direccte (Direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l'emploi), 27 juillet 2017.
(2)   Ça n’a rien d’une question en l’air
 : c’est exactement ce qui est arrivé aux dossiers de l’État civil du ministère des Affaires étrangères et au fichier électoral dans l’immeuble du Tripode, dynamité en 2005.

Un nid d'emmerdements
10 % des étages sont carrément vides, selon le syndic. Les services actuels sont venus contraints et forcés pour regonfler une tour à moitié vide suite au fiasco immobilier. Les bureaux occupés accueillent l’inspection du travail (Direccte) pour les étages 4 à 9, des services de Nantes métropole, les Impôts, le Crédit Lyonnais, un office de notaire, le CCO, et le très en vue Nid, bistrot à panorama et fleuron du Voyage à Nantes. Faudrait pas que l’amiante vide la tour et qu’une panique au panoramique effarouche les 300 000 visiteurs annuels du Nid.

Tower power
Construite à partir de 1971, inaugurée en 74, l’année de la sortie du film catastrophe La Tour infernale, la tour Bretagne déploie 34  étages bourrés d’amiante, six niveaux de parking, plus trois strates de rez-de-chaussée. C’est connu, vu l’âge du bâtiment, il ne peut qu’y avoir de l’amiante, isolant utilisé partout et tous azimuts jusqu’à son interdiction complète le 31 décembre 1996.

Déjà disant il y a cent-dix ans
L’amiante, ça leur cause, aux inspecteurs et contrôleurs du travail. Une des premières dénonciations des risques sanitaires de l’amiante date de 1906, publiée dans le Bulletin de l’inspection du travail : un de leurs aïeux, Denis Auribault, inspecteur du travail à Caen, y décrit des pneumoconicoses, phtisies et scléroses du poumon affectant les trimards d’une filature où l'on tisse de l’amiante. C’est pratiquement le document français le plus ancien et le plus complet en la matière, et que personne n’a contesté à l’époque. Un siècle après, le cordonnier est assez mal chaussé.

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