La lettre à Lulu
N°98-99 - décembre 2017

Le baron noir, très noir

Oh, coquin d'Açores !


Ce « seigneur » de Pornic aime l’Afrique. Beaucoup et depuis toujours. Mais pas les Rouges.


C'était l'été. La douceur pornicaise n'avait rien d'une fournaise africaine. On parlait d'art dans une vénérable demeure, le manoir de la Touche. La présentation de la presse locale a des airs de romantisme à l'ancienne, un peu réac, un peu mytho : « Cette maison chargée d'histoire est devenue un lieu d'exposition par la volonté d'un homme, le baron Jean-Denis Raingeard de la Blétière. Une visite à ne pas manquer cet été. Un peu artiste, un rien barde, un poil druide, le seigneur de la Blétière est avant tout un personnage attachant et généreux. Qui aime mettre en avant l'Afrique » (Ouest-France, 02/09). Sauf que. Malgré la bonhomie lourdingue de l'évocation, ce « seigneur » a un passé un peu chargé. Sous off chez les paras, petit fantassin de l'« Orchestre noir » d'extrême droite, il avait les Rouges en horreur.  

Jean, on t'a reconnu

Son nom apparaît dans une commission parlementaire italienne(1) sur la période 1969-1974 qui évoque les agissements terroristes d'un certain « Jean », instructeur en explosifs de l'OAS, dévoilé par les investigations des sénateurs et députés comme étant Jean-Denis Raingeard de la Blétière himself. Il est aussi cité dans un bouquin américain tout frais sur les barbouzeries du fascisme d'après guerre(2), l'auteur Jeffrey McKenzie Bale ayant justement fait sa thèse de doctorat en histoire à l'Université de Berkeley sur le sujet des « réseaux paramilitaires néofascistes et la stratégie de la tension en Italie, de 1968 à 1974 ».  

Une paix très extrême

En 2015, Raingeard publie à compte d'auteur, aux discrètes éditions Opera à Haute-Goulaine, un bouquin intitulé Une Nouvelle Atlantide, une histoire écrite et à écrire demain entre l'archipel des Açores et le port de Pornic pour construire la paix. Histoire qui, selon l'auteur, « se fonde sur un vécu qui s’est cristallisé en 1975 sur la réalité de l’existence du Front de Libération des Açores ». S'il traîne aux Açores à l'époque, c'est pour contribuer à « l’éviction des militaires prosoviétiques du gouvernement du général Costa Gomez, président du Portugal ». En fait, il agit sous couvert d'une officine de renseignements et de coups tordus, férocement anticommuniste et qui a des apparences d'agence de presse, l'Agence internationale de presse, alias Aginter-Presse. Reconnue après coup comme « centre de subversion fasciste internationale » et « subventionnée par le gouvernement portugais, par les milieux d'extrême droite français, belges, sud-africains et sud-américains »(3), Aginter mène des « opérations d'infiltration et d'intoxication », défend d'abord les intérêts coloniaux portugais, orchestre un service de renseignement international, a ses accointances au Vatican, et s'est dotée d'une structure, « Ordre et Tradition », qui est ni plus ni moins sa propre division politico-militaire.  

 


Panier de crabes tambours

Aginter regroupe de braves gens d’extrême droite issus de l'armée, des pieds noirs et de l'OAS, des paras ou des militants d'Action française, ou de Jeune Nation ou du groupe néo fasciste portugais Jovem Portugal. Un panier de crabes qui tisse des liens avec l’extrême droite et les réseaux catholiques intégristes, où on croise aussi des gens des services secrets américains et européens, très intéressés par tous ce qui bouffe du bolchevik ou apparenté.

Sabre et goupillonades

Ramassé par l’armée portugaise dans les locaux d’Aginter lors de la révolution des œillets, le fascicule Notre action politique donne le ton : « La première phase de notre activité politique consiste à créer le chaos dans toutes les structures du régime. Deux formes de terrorisme peuvent provoquer cette situation : le terrorisme aveugle (commettre des attentats au hasard qui font de nombreuses victimes) et le terrorisme sélectif (éliminer des personnes précises). La destruction de l’État démocratique doit s’opérer autant que possible sous le couvert d’activités communistes… Ensuite, nous devons intervenir au sein de l’armée, du pouvoir judiciaire et de l’Église, pour travailler l’opinion publique, proposer une solution et faire apparaître clairement l’impuissance de l’appareil légal existant. Cela suppose donc une phase d’infiltration, de récolte des informations et de pression sur les organes vitaux de l’État par le biais de nos cadres. »  

Recyclage, déjà

De 1966 à 1969, Aginter s'agite, mène des opérations visant à détruire les groupes marxistes de guérilla dans les colonies portugaises en Afrique. Jusqu'à la Révolution des œillets en 1974, l'effondrement de la dictature portugaise de Salazar et de la Pide, sa sinistre police secrète, ce qui entraîne aussi la dissolution d'Aginter. « Beaucoup d'anciens agents secrets des deux services [Pide et Aginter] ont plus tard refait surface dans des organisations paramilitaires clandestines comme l'ELP (Armée de Libération du Portugal), le FLA [Front de libération des Açores], les unités antiterroristes affrontant l'ETA basque, SOA [Soldat de l'opposition algérienne] ou l'OAL [Organisation de l'Afrique libre] », écrit Jeffrey McKenzie Bale dans sa thèse de 630 pages. Raingeard a donc investi les Açores, haut lieu stratégique pour les États-Unis et la CIA.

Trombine treillis

Le temps a passé. Le seigneur de Pornic a adapté son discours à l'époque. Il prône une « véritable civilisation de partage », écrit qu'il honnit les politiques et la suffisance des hiérarques, vomit la corruption, le post colonialisme, mais avec des accents de vieil Africain blanc nostalgique, craignant que sonne le « glas d'une civilisation ». Il a besoin d'écran de fumée sur un pedigree un peu lourd. Sur son profil Linkedin, il apparaît comme « travailleur indépendant du secteur Affaires étrangères » et mentionne ses centres d'intérêt, dont le Mirvog, Mission de retour à la vie civile des officiers généraux, recyclage d'ex-bidasses ou d'anciens gendarmes. Chien de guerre un jour, mercenaire toujours ? Il ne faut jamais dire jamais. Mais toujours, on peut ?
Ulrika Tangais

(1)  Commissione parlamentare d'inchiesta sul terrorismo in italia e sulle cause della mancata individuazione dei responsabili delle stragi. 448 pages, 26 avril 2001.
(2)  The Darkest Sides of Politics, I: Postwar Fascism, Covert Operations, and Terrorism. Jeffrey M. Bale, Rootledge edition, New York, 2018.
(3)  L'Orchestre noir : Enquête sur les réseaux néo-fascistes. Frédéric Laurent, Nouveau monde éditions, 2013.

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