La lettre à Lulu
Lulu 104

Le chirurgien y va de bon cœur

Bonus opérationnel


Une valve, deux cliniques, 734 km. La médecine à deux vitesses passe la troisième.


Le chirurgien y va de bon cœur
La patiente, âgée de 77 ans, fait répéter le chirurgien cardiologue. Oui, « l’opération aura lieu à Massy-Palaiseau, au sud de Paris ». Suivie depuis des années aux Nouvelles cliniques nantaises, désormais Confluent, la personne a du mal à suivre. Pour remplacer sa valve aortique, il faut donc se faire chirurgier en Île-de-France. Chaque mercredi ou presque, un taxi-ambulance emmène des malades de Confluent tâter du bistouri dans l’Essonne. Opération le jeudi à l’hôpital privé Jacques-Cartier, retour en ambulance à Nantes le lundi suivant. 734 km aller-retour, six jours, cinq nuits. Roulez vieillesse. Mais pourquoi docteur ? Selon le chirurgien, Confluent n’a pas la bénédiction du ministère de la Santé pour une telle intervention.

La dame est forcément un peu inquiète d’être opérée si loin, un lieu inconnu, le trajet de retour ajoutant à la fatigue postopératoire. Pff, questions balayées d’un : « Vous allez voir, c’est très rapide. » Une rapidité qui colle toutefois six jours d’hospitalisation près de Paname, un délai relevant du minimum syndical si pas de complication. Et qui va payer docteur ? Pas de souci Madame. Confluent déclare que la course des ambulances est à sa charge. Le chirurgien aussi se déplace à Massy, chaque jeudi, pour enchaîner les opérations. Il est vrai que les cliniques privées nantaises sont sur les dents depuis des années pour choper le rentable marché de la chirurgie cardiaque, dont le CHU a pour l’instant le monopole. L’hosto public ne se laisse pas dépouiller et opère à tour de bras. Plus que de raison, selon les mauvais esprits, qu’il serait déraisonnable de croire, bien sûr. Même si la CGT dénonce le manque de moyens en cardiologie où nombre d’interventions ont été déprogrammées.

Hommage et intérêt

Avant de passer au privé, où il est désormais codirecteur général de la SAS Cardio Confluent, société en participation de professions libérales, et gérant de l’unité de soins et de cardiologie de la clinique privée, le chirurgien en question, Ashok Tirouvanziam, dépendait du CHU Nord, il y a cinq ans « seul centre dans l’Ouest à proposer cette intervention », (Ouest-France, 27/09/2013). Selon les 13 pages de références de la base Transparence santé qui le mentionnent, il a durant les cinq dernières années bénéficié de 120 799 € de largesses de labos et fournisseurs de matériel, dont 82 300 € versés par le seul fournisseur américain de valves Edwards Lifesciences. Justement le matériel que le chirurgien pose... Edwards déclare des prises en charge avion-lit-couvert pour des congrès, mais c’est parfois mentionné comme « collaboration scientifique », ou carrément « rémunération » en décembre 2018. Sollicité par Lulu, ce chirurgien nie tout conflit d’intérêts. Par courriel, il se contente d’un : « Toutes nos interventions sont réalisées en secteur 1 conventionné tarif sécurité sociale. Quelle que soit la prothèse utilisée (il n y en a que deux disponibles en France et que nous implantons), le patient est pris en charge à 100 % ». Et puis coupe court à tout échange.

Comme ça valve ?

Réservée aux patients présentant des risques en cas d’intervention à cœur ouvert, l’opération de remplacement de la valve aortique s’effectue sous anesthésie locale. Introduite par l’aine, la pièce de rechange est acheminée par une artère jusqu’au cœur. La Tavi (Transcatheter aortique valve implantation) est une technique couramment pratiquée au CHU de Nantes (Ouest-France, 11/06/2018). À l’hôpital privé Jacques-Cartier de Massy, on vend la technique avec une valve hybride (biologique et mécanique) en affirmant, main sur le cœur, ne pas savoir si des établissements de Nantes recourent à la Tavi, avant de finalement lâcher : « Peut-être que c’est pratiqué au CHU mais sans doute avec des hospitalisations plus courtes et des délais plus longs. » Autrement dit, pour être soigné fissa, courez dans le privé ! La cardiologie du CHU annonce un délai de quatre mois pour ce type d’opération. Confluent mise sur deux mois, voire moins, choisissant le mode automobile pour opérer.

Courir au sud de Paname se faire triturer l’aorte suppose une mise de fonds pour financer la course. Qu’importe le coût des deux allers-retours soit près de 1 500 km (la planète, on verra une autre fois). Sollicitées par Lulu , l’ARS, la CPAM et la clinique Confluent n’ont pas donné suite. Silence ! reste la devise de tout hosto qui se respecte.
Docteur Mabuse

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