La lettre à Lulu
Lulu 102-103

Les bibliothèques multicanalisées

Bonnes à tout faire


Les médiathèques transformées en tout, le métier qui dépérit. Un peu juste comme base pour un bon roman.


Ringardise n° 1 : une médiathèque est un endroit où on vient bouquiner, emprunter des livres, des disques, des films. Fini, tout ça : le but, désormais, c’est d’« aller plus loin dans l’accompagnement des populations les plus fragiles », dans une « qualité de la relation multicanale avec les usagers ». Ce verbiage tiré du journal interne* distribué aux agents municipaux nantais donne le ton pour tous les services, où ces petits fonctionnaires polymusclés « pourront suivre l’intégralité des parcours de chaque usager et avoir ainsi une vision à 360° de ses demandes, réclamations, observations, ainsi que la réponse apportée ».

Ringardise n° 2 : les bibliothécaires ont pour rôle de conseiller des lectures, suggérer des découvertes littéraires, des ouvrages documentaires. Terminées, ces niaiseries. Il faut devenir un peu éducatrice, un brin médiateur social, vigile quand ça s’impose, thérapeute de comptoir si besoin, cafetier à l’occasion, découpeuse de brioches. Important, ça, la convivialité. Ce qui complique un peu l’injonction SBAM (Sourire-Bonjour-Au revoir-Merci) faite aux caissières de supermarché.  En tous cas, c’est plus un boulot, c’est un catalogue de métiers cumulés.

 

Nouveaux zusages

« On fait de la place, on dégage des rayonnages, donc des livres, pour accueillir des projets de "nouveaux usages" à monter avec des bénévoles, grainothèque, cours de danse, de yoga, de cuisine, vestiaire social », dit une bibliothécaire. « Ce qui a toujours un côté méprisant pour les pauvres, jugés trop bêtes pour la lecture, et qu’il faudrait donc appâter autrement. Et, pour le personnel, revient toujours le reproche d’avoir mal fait notre boulot jusqu’ici, pas su bien accueillir les gens, ni su faire les bonnes collections de livres... », note Guillaume Goalen, secrétaire de la CGT cadres & techniciens Ville de Nantes.

 

Grève qui dure

Même si, pour le moment, ça coince un peu. L’ouverture le dimanche est toujours handicapée par une grève récurrente qui dure depuis huit mois. Le 2 décembre, il a fallu fermer carrément la médiathèque Luce-Courville dans le quartier nord. Cette politique d’ouverture est dans la droite ligne du rapport Orsenna remis à Macron en février 2018 qui voyait pareillement les bibliothèques à horaires élargis comme « des outils inestimables pour lutter contre les fractures de notre société » avec aide à l’insertion, permanences Pôle emploi... à Nantes, l’idée est portée par Aymeric Seassau, élu à la lecture publique qui oublie son opposition au travail le dimanche quand il siège au bureau national du parti communiste**. « On lui aurait donné les cantines à gérer, ils en aurait fait des boîtes de nuit », grince un agent. Mais attention, lui, l’élu coco, fait dans le social, et vante l’ouverture dans les quartiers populaires. Nuance.  « Il oublie que le plus souvent, ces médiathèques sont les seuls endroits ouverts ce jour-là dans le quartier », note Guillaume Goalen. Les bibliothécaires ne savent pas comment réagir quand débarquent des gens qui vont mal dans une société qui va mal, voire qui pètent les plombs. « On n’a rien contre le fait que les médiathèques deviennent des squats de jour, au chaud, mais le personnel n’a pas les moyens de gérer des gens alcoolisés, des problèmes de drogue, il n’est ni préparé ni formé pour ça. Et à côté de ça, un usager doit attendre des semaines pour avoir rendez-vous avec un travailleur social... »

Tracasseries des ressources

En attendant, les grévistes subissent les tracasseries de la DRH, pour pas dire la répression. Certains grévistes isolés se voient d’abord compter des « absences injustifiées » niant le droit de grève. Le décompte des dimanches finasse, chinoise, pinaille : ces heures ne sont pas des heures sup’, clame la DRH, pas question de les payer double (comme ce qui se fait pourtant déjà pour les Journées du patrimoine, Utopiales, Atlantide). Ces dimanches travaillés n’accordent qu’une sucette, 23 € de prime par mois. Seule concession au mouvement : les cinq heures travaillées un dimanche valent dix heures de récupération. Découragé par les horaires contraignants, la perte de sens du travail, le personnel demande de plus en plus des temps partiels. Pour lire et relire les notes de service à la maison.
Dominique Calbart
* Vue d’ensemble, novembre 2018.
** Le programme commun du dimanche, Lulu n° 100, avril 2018.

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