La lettre à Lulu
Lulu 105-106

Les déménageurs bétons

Feux d’artifices


En route vers la débétonnisation. Dans le discours au moins.


L’artificialisation des sols, la bonne terre rechapée de béton, c’est fini. Promis. Héros de la cause, le président du département préside début juillet le colloque Terre [à] ménager,  visant l’« objectif zéro artificialisation nette ». Nette, ça veut dire que s’il bétonne quand même, il compense en débétonnant une surface équivalente, ailleurs, pour la rendre aux lombrics et aux taupes. Accessoirement, cette « urgence foncière » affichée n’a pas d’échéance à tenir. Les ricaneurs se souviennent que le même Philippe Grosvalet a été un farouche promoteur d’un aéroport cimentant le bocage à ND-des-Landes et macadamisant les routes de desserte. Dans un tiré à part distribué pour le colloque, Grosvalet confesse sa foi refoulée pour le béton aéroporté comme une aubaine qui a « permis une sorte d’éveil sur la question » au point de dire lors du colloque que le projet de Surf parc à Saint-Père-en-Retz « n’a aucun intérêt public. Faire du surf à 10 km de la côte, alors qu’on est un département littoral, c’est aberrant, anachronique. »

Grosvalet est élu départemental depuis 21 ans, vice-président du département depuis 2004, big boss à partir de 2010. L’éveil a été long.

Rappel : entre 2006 et 2016, en Loire-Inférieure « plus de 7 000 ha ont été ensevelis sous le béton et le bitume des routes, lotissements et autres zones commerciales ou industrielles. L’équivalent, tout de même, de quatre Zad de N-D-des-Landes ou, à une autre échelle, de plus de 10 000 terrains de football…» (Mediacités, 24/01).

Sauveur du bétépé

Fraîchement converti, Grosvalet a pourtant affirmé que l’abandon de l’aéroport écrase bocage « ne remet pas en cause les convictions que j’ai portées pendant toutes ces années » (conseil départemental, 25/03). D’autant qu’il a quelques chantiers en route. « Les travaux publics, c’est une grande économie de proximité qu’il faut sauvegarder », plaide le même Grosvalet en 2015 en débloquant 2 M€ pour sauver la filière locale du BTP en anticipant 26 km de travaux de routes. Et le département passe chaque année des marchés de terrassement, recalibrages, extension de routes, comme le doublement à 2x2 voies de la D751 sur treize kilomètres autour de Port-Saint-Père ou de la D178, sur sept kilomètres entre l’A83 et Tournebride, incluant de créer un échangeur à deux giratoires à Viais, barreau et bretelles.

Sols sacrifiés

Sur son site, l’agence Loire-Atlantique développement-Sela, le bras immobilier du département, présente l’« opportunité du mois » : un programme en périphérie de Châteaubriant, de « terrains à bâtir viabilisés et libres de constructeur » exonérant pour deux ans toute construction de taxe sur le foncier bâti. Une incitation à opacifier les sols agricoles du futur lotissement « Les coteaux de la Borderie » au nom si champêtre pour 300 logements, à implanter sur des terres conquises sur de grandes parcelles de cultures céréalières et prairies, haies bocagères et quelques secteurs en zones humides, comme le note l’étude d’impact environnemental d’octobre 2016 de la SELA, Société d’équipement de Loire-Atlantique : « Le projet va impacter l’activité agricole par l’artificialisation d’environ 20 ha de terres actuellement mises en culture céréalière ou en prairie temporaire », relevant la présence de chevreuils, lièvres, grenouilles rieuses, pipistrelles et 36 espèces d’oiseaux (dont 25 protégées nationalement) sur ce site qui jouxte l’étang de Deil, classé Znieff, Zone naturelle d’intérêt écologique faunistique et floristique. L’opposition municipale a déjà alerté : « On retire 20 ha de terres cultivées à proximité de la ville. C’est une zone éloignée du centre-ville qui ne dispose d’aucun accès vers les commerces et les services de proximité et qui obligera les habitants à avoir une voiture. » (Ouest-France, 30/09/2013). Un cas typique d’extension urbaine et d’artificialisation poussées par le département, loin de son urgence prétendue à protéger les sols, épargner les espaces naturels, forestiers et agricoles et donc à consommer moins de foncier.

Mais pas question d’entretenir sur ce terrain des débats artificiels et foncièrement de mauvaise foi.

Walter Assman

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