La lettre à Lulu
Lulu 96 - avril 2017

Les potaches déjà macronisés

Entrepris


L’Éducation nationale se mue en boîte de dé-formation ultra libérale…


Cadré par le rectorat, le programme s’appelle « Envie d’entreprendre, envie de créer ». Potaches en mode projet. Et tous entrepreneurs. En tous cas dans l’esprit, à défaut d’intégrer le CAC 40 avant la fin de l’année scolaire. Apprendre à monter une boîte entre les cours de maths et l’heure de gym, c’est la dernière trouvaille de l’Éducation nationale publique. Transformer les collégiens et les lycéens en apprentis patrons. Et tant pis si l’écrasante majorité subira plutôt la précarité et ne sera jamais actionnaire de la moindre multinationale de proximité ou start-up fumeuse. Mais Macron le martèle déjà : « Tous entrepreneurs ! » L’autre droite classique et les patrons aussi.

Pour « Envie d’entreprendre, envie de créer » il faut évidemment être le meilleur. Une ou plusieurs classes se collent à un projet sur un an ou deux. « Ils conçoivent des prototypes et doivent ensuite les vendre pour en tirer des bénéfices et ils se rendent compte qu’une bonne idée n’est pas suffisante, ce qui les pousse à se dépasser », vante un inspecteur d’académie. On y apprend les finasseries des ressources humaines et à intégrer l’uniforme des petits soldats de la guerre économique. Le tout est « coaché » par d’anciens patrons et cadres sup, la Banque populaire, ERDF et In Extenso, une boîte d’audit du groupe Deloitte, spécialisée en compta et fiscalité des entreprises. La fine fleur du capitalisme filandreux.

L’accompagnement est assuré par des « comités locaux éducation-économie » (CLEE) qui suivent les équipes créant ces « mini-entreprises ». Et voilà la « culture entrepreneuriale » inculquée comme une valeur universelle. L’école forme à la compétition économique, à l’esprit de concurrence, au marketing, à la compétitivité et au management insufflés à des gamins qui pour la plupart en seront les victimes, comme cochons de consommateurs ou comme salariés. Mais au moins, ils auront un peu intégré les vertus de l’adhésion aux impératifs du compte de résultat et des actionnaires.

Réel, quel réel?

Pourtant, ce qui est présenté comme une approche pédagogique de la réalité relaie en fin de compte une illusion que confirme la réalité des statistiques : selon l’enquête insertion de la Conférence des grandes écoles, publiée en juin 2016, seuls 4 % des diplômés pourtant formatés pour le business ont créé leur boîte. Après écrémage donc : lycée, bac, biffetons versés pour le coût de la scolarité, etc. Depuis le collège et le bac que peu franchiront pour aller en grande école, on voit que la création d’entreprise facile n’est qu’un mirage de politiciens décomplexés et de patrons bonimenteurs. À moins qu’on n’assimile les vélo-entrepreneurs trimardeurs-livreurs de boustiffaille corvéables à merci à la figure glamour de l’entrepreneur nageant en pleine success story.

À l’issue du concours, toutes les équipes sont conviées au palais de région pour une grande célébration de l’esprit d’entreprendre, avec trophées en plexi en prime : coups de cœur du jury, prix de la com’, du développement dur dur. Des récompenses accordées par la banque, le cabinet d’audit, ou le CJD, Centre des jeunes dirigeants, qui mène aussi avec le Medef la semaine école-entreprise tous les automnes. Autrefois, l’école était censée apprendre l’esprit critique. Ringard, tout ça. Bientôt, on aura option concurrence libre et non faussée au bac, coefficient cinq. Et optimisation fiscale en maternelle.
Jaune Roquefaileur

Lu 25 fois