La lettre à Lulu
Lulu 102-103

Les trimards carambars

Tafoblaque


L’ado oisif doit trimer pour se payer les carambars, ou des clopinettes.


« Le dispositif Argent de poche permet aux jeunes de participer à des chantiers éducatifs de loisir contre rémunération », indique le centre régional d’information jeunesse.

C’est moral, ça les éloigne des territoires troubles de l’incivilité, et donc du bagne précoce. La rémunération est donc modique, symbolique, 5€ de l’heure, 4,28€ à La Chevrolière qui ne paie pas le temps de pause. Éloignons l’ado de l’argent facile.

C’est sympa le travail d’intérêt général sans avoir été condamné à ces corvées municipales. Ni emploi jeune, ni sous contrat extra scolaire, « le dispositif "Argent de poche" a été créé pour responsabiliser le jeune », expose la presse (France Bleu, 04/05) dans un sabir de vieux schnock parlant du jeune comme d’une catégorie sociale. Objectif : « lui permettre d’avoir un aperçu du monde du travail et valoriser son travail auprès des adultes ». Un aperçu du travail, mais sans ses règles. « Cette première expérience dans la vie active revêt un caractère éducatif et formateur », prétend pourtant la mairie de Clisson avec ses 5 € de l’heure pour désherber le cimetière trois demi-journées par semaine. « En liquide. Sans contrat de travail », précise l’article. « Sur le terrain c’est plutôt très bien vécu. » Sans dec ?

L’anti chaud préventif

Ce sous-travail au rabais commence en 2005, s’inscrivant dans un programme national lancé en 1981, nommé « anti-été chaud », « Opération prévention été » et finalement « Ville Vie Vacances » depuis 1997, histoire de calmer les incontrôlables ados pendant les vacances sans gardiennage scolaire.

À La Chevrolière, l’administration vante ses procédures d’inscription « généralement souples, sans entretien préalable ou fourniture de CV ». Ranger des livres à la bibli, tailler des arbustes de rond-point est réservé aux 16-21 ans par des élus caressant l’espoir pernicieux « que ça donne le goût du travail » (TF1, 13/04/2016). Mais « afin de respecter strictement la réglementation du travail, les bénéficiaires du dispositif ne sont jamais amenés à prendre des risques ou à utiliser des outils motorisés » (Ouest-France, 11/12/2015).

Réglementation du travail ne veut pas dire vrai travail. Juré promis craché, ça ne remplace pas un emploi d’agent municipal, ça l’appuie. Nuance... « Un soutien aux agents communaux », explique à Geneston le journal municipal (Geneston mag n°14, 14/04), où, depuis 2015, les ados désherbent le cimetière (comme à Legé), mettent sous pli des cartes d’électeurs et un questionnaire de satisfaction sur les activités péri-éducatives.

Motivés, motivés

Le formulaire pour postuler prévoit cinq lignes de motivation et impose un « minimum d’une semaine (lundi, mardi, jeudi et vendredi) hors vacances de Noël ». Le contrat avec la mairie, renommé « acte d’engagement », exclut les tire-au-flanc qui écouteraient Beyoncé ou tchatteraient avec leur potes en gratouillant du râteau : « étant indemnisé pour une tâche à laquelle je dois pouvoir me consacrer pleinement pendant toute la durée du chantier, l’usage des téléphones portables ainsi que des baladeurs MP3 est interdit. En conséquence, les téléphones portables devront être placés sur répondeur. » Et « si le jeune est amené à se blesser lui-même, au cours de l’activité, soit au cours du trajet, les frais inhérents aux dommages corporels seront pris en compte par son propre régime de couverture sociale », insiste Clisson.

Mais attention : à Geneston, à Clisson, « la commune ne sera en aucun cas réputée comme employeur des jeunes  (...) En aucun cas la bourse versée pour la participation à l’activité ne pourra avoir d’équivalents de salaires. » Pour la dénomination, on marche sur des œufs : « bourse » à Geneston, « indemnisation » à Legé et Clisson, « somme en contrepartie » à La Chevrolière, « petit boulots contre argent de poche » à Rougé... Surtout pas salaire. Peu de communes ont saisi l’aubaine. « On sent une certaine répugnance à faire travailler des enfants sans même les payer au Smic », note Raphaël Romi, avocat et prof de droit, élu d’opposition à Clisson. En 2015, une question au Sénat clarifie ces rémunérations low cost assimilées à des « gratifications versées aux stagiaires en entreprise » donc, ouf, exonérés de cotisations salariales.

Et puis bon, si le pécule leur parait trop mince, les jeunes n’ont qu’à se torcher avec.

 

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