La lettre à Lulu
Lulu 109-110

Les voisins se plient en carte

Labo Joire


Ligués contre Yellopark, les riverains de La Beaujoire ont accouché d’une carte subjective et collective.


La saga Yellopark fait flop début 2019. Les riverains mobilisés contre le projet soufflent enfin. Ce projet fou, insensé, grotesque, absurde aura de fait contribué à créer des liens désormais indéfectibles entre les habitants de ces quartiers. Un an à coller affiches et banderoles, témoigner à la presse, plancher le droit, animer blog et compte twitter, et surtout passer des dizaines de soirées entre voisins de divers quartiers pour contrer la « yello invasion »..

Le jardin égoïste

L’été 2019, l’Aralb (Association des riverains et amis de la Beaujoire) rejoint le groupe Superville #4 (architectes et urbanistes œuvrant à fabriquer la ville autrement), découvre des collectifs contestant d’autres projets urbains nantais (Bois Hardy, carrière Misery, jardin des Ronces...), participe à une balade à vélo des lieux à défendre. Et tient une première réunion de quartier postYellopark dans un jardin. Le jardin, ce « truc de bourgeois égoïstes et réactionnaires », comme dit le promoteur nantais lors de réunions de pseudo concertation... Des gens du quartier se retrouvent à nouveau, des jeunes urbanistes, une jeune paysagiste, des étudiants, un géographe… « Alors qu’est-ce qu’on fait ? », Une maquette ? « Pff, trop long », et « Faut pas figer les choses »... « Et si on faisait une carte ? » Comme celle de la ZAD que certains connaissaient : « Pas cher, facile à distribuer. » Les prochaines échéances électorales ? Un atout. Ils se sont baladés sur la parcelle, il faisait chaud, les martinets chantaient au-dessus du stade. Pour quelques-uns, c’est une découverte : « Ouah l’espace est énorme », « On dirait le bocage », « On pourrait habiter dans le stade sous les gradins, y faire des lieux de vies ? ». Ils vont voir le bois ravagé, pour y implanter une halle marché de producteurs locaux ou un nouveau lieu de culte ; personne ne sait. Tout proche des arbres coupés, deux rangées de chênes espacés d’un mètre, « ça, ça sent la compensation environnementale » (rires jaune et vert, couleurs locales).

La bande des cartes

En septembre, une quinzaine de personnes, pas toujours les mêmes, participent à des ateliers ouverts à la maison associative des Batignolles ou chez des riverains, assortis d’apéros (importants pour l’inspiration). À trois par table, on planche sur divers sujets. Que mettre sur la carte ? Ce qui va et « ce qu’on souhaite », les points noirs, la nature, « les mobilités », « comment lier les différents quartiers »... Y participent un commerçant ambulant, des supporters de foot réfléchissant parfois mieux qu’un élu... Et puis les mômes du coin, au sein d’ateliers dessins. « Faudrait les gens de la Halvêque avec nous. » Des centaines de flyers sont distribués dans les halls. Accueil plutôt chaleureux.

Roulement à bile

Lors des ateliers, des riverains écrivent des textes. Certains sont supprimés comme « plante médicinale »,  indiquant les lieux de vente d’herbe dans le quartier. Quoi ? De la drogue, ici ? Gênante, la réalité ? « C’est stigmatisant, tu comprends. » On veut aussi supprimer « la fabrique de la bile », fabrique de la ville version aigreur gastrique. Certains ont peur du retour de bâton, des assos de quartiers ne veulent pas froisser la municipalité... qui a pourtant donné son seing blanc aux hommes en jaune qui aiment les billets verts. Réactions : « Nos élus ont voulu privatiser vingt-trois hectares de terrains publics, faire un nouveau stade sous nos fenêtres, un mastodonte de cinquante mètres de haut ! Et faudrait ménager leur susceptibilité ? » Finalement « la fabrique de la bile » restera sur la carte. « Et si on mettait des cercueils qui descendent de l’Erdre ? », direction le centre-ville, la mairie, et arborant des mentions claires : « Ci-git la transparence », « Carrefour de l’opacité », « Bateau du dialogue citoyen »...

Après tout, notent les riverains, « cette carte est un témoignage, une perception, elle n’est pas là pour satisfaire qui que ce soit. Elle illustre une certaine réalité qui échappe aux premiers venus. La ville se doit d’être au service des habitants, pas des promoteurs et des financiers domiciliés à Bruxelles. Avant d’aménager la ville, il est important de bien connaître ceux qui l’habitent. »

Néocons escamotés

Quand la « fabrique de la bile » a fait débat, le « boulevard des néocons » a disparu de la version finale. Référence au promoteur de Yellopark, Yoann Joubert, fustigeant sur internet les « néocons qui s’ignorent » : certains riverains s’étaient sentis visés. Excès de parano sûrement…

N’empêche, des gens ordinaires ont œuvré pour faire modifier le Plum, Plan local d’urbanisme métropolitain, protéger leur quartier, rester vigilants. La carte sensible en témoigne. Il faut prendre le temps de la déplier, la découvrir, voire de s’engueuler autour, ou l’encadrer. Rappel aux générations futures de cette drôle d’époque où un financier poursuivi fiscal faisait le baisemain à une élue reine de la coconstruction opaque.
Cathy Voldemort
 
Format ouvert 96/67 cm, fermé 16/33,5 cm, prix libre, 2 € en point de vente. Pour la voir ou l’avoir : alacriee.org

 

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