La lettre à Lulu
Lulu 73 - juillet 2011

Nantes Métrocraque. Épidémie de cafard à l’agglo


À Nantes Métropole, le management lourdingue fait suer le burn out. Même les chefs morflent. Diagnostic de la médecine du travail : Nantes mais trop pâle.


Débandade de grands chefs à la communauté urbaine. Les directeurs généraux adjoints (DGA) quittent le navire. Le DGA développement économique va développer ailleurs, son homologue au développement urbain n’a pas tenu dix mois. Tension, pression, démission. Et, ironie du sort, la direction des ressources humaines est la première à souffrir. Le cafard a gagné les cadres A. Tout s’est dégradé avec le grand chantier de mutualisation des services entre Nantes et la métropole. On a fait la chasse aux doublons pour éviter de multiplier les services similaires. Grand ordonnateur de ces remaniements, Benoist Pavageau est bien connu pour sa main de fer dans un gant de fer. Directeur général des services, il a finalement donné l’exemple en cumulant le poste à Nantes et à Nantes métropole. Mais dans un premier temps, il défendait l’hégémonie de la ville centre au sein du nouveau pouvoir de l’agglo. Une fois à la tête de l’administration de la communauté urbaine, il a alors bataillé pour éradiquer les doublons qu’il avait lui-même créés. Une espèce de vengeance (lire p.2 « Pavageau born Toulouse »)...
Tombées par un pur hasard sous les yeux de Lulu, les 38 pages du dernier rapport annuel de la médecine du travail mettent les pieds dans le plat.

L’an dernier, Catherine Spitzer, médecin du travail, n’a pas été autorisée à présenter oralement ses résultats au comité hygiène et sécurité. Trop alarmiste selon les hautes sphères. L’année d’avant, le rapport 2008 tirait déjà la sonnette d’alarme : « Le relevé des situations de souffrance au travail (...) ne représente probablement que la partie émergée de l’iceberg(...) Ces situations de réelle souffrance induisant des états anxio-dépressifs (éventuellement générateurs d’arrêts de travail) pour 4 % des agents reçus en visite médicale. Les simples "déçus" ou "démotivés" n’ont pas été pris en compte dans la mesure où, comme c’est heureusement le plus souvent le cas, ils ont trouvé des ressources ailleurs qu’au travail. Ce qui est nouveau, c’est l’augmentation de la demande chez les cadres A, qui représentent 19 % des personnes concernées. À noter que ces cadres pouvaient tout aussi bien être en surcharge de travail, victimes d’épuisement professionnel, ou, au contraire, en sous-charge tout aussi mal tolérée ».

La cata de la mutu

2008, c’est l’ère de la mutualisation, économies d’échelles entre des services nantais et métropolitains. On regroupe, on concentre, on déplace les gens. Une réorganisation qualifiée de « démarche autoritaire effectuée dans l’urgence en faisant l’impasse sur toute concertation préalable », analyse alors le médecin du travail qui enfonce le clou : « La mutualisation n’a donc engendré de traumatisme que du fait de la brutalité de la méthode employée, inattendue et incomprise, et de la déception par rapport aux attentes. Ne pas être consulté dans la conduite du changement est insupportable pour les personnes, non parce qu’elles estiment que rien ne doit changer, mais parce qu’elles pensent que leurs actions et savoirs propres sont utiles. Ne pas les consulter revient à nier l’existence de cette utilité et de ces savoirs, donc des personnes. Rien n’est plus délétère, au niveau de la santé, que se sentir nié, manipulé, et menacé, sans possibilité d’action ».

En 2008, ce stéthoscope de la maison compte 4% de salariés au moral dans les chaussettes. Deux ans plus tard, les amochés par le boulot sont 7 % !

Trouille et ambition

« Nous suivons depuis 2006 les pathologies engendrées par ce qu’il est convenu d’appeler "risques psycho sociaux" qui ne cessent d’augmenter depuis 2008 », écrit le rapport 2010. Une souffrance au travail plus de deux fois supérieure aux stats de l’administration publique (hors État) : « La proportion de cadres A identifiés en situation de souffrance a continué d’augmenter de manière significative ». Cadre A, c’est le haut du panier des cadres territoriaux, « des jeunes, sortis de grandes écoles, culture d’ingénieur, ambitieux et trouillards. Quant aux plus âgés, ils ne bougent pas, persuadés quand ils sont au placard que le jeu de séduction/punition du grand chef les ramènera en cour, s’ils sont bien gentils », résume un vieux de la vieille.

Sature dans tous les coins

La médecine du travail poursuit son diagnostic : « Un stress qui augmente, un management qui isole, déresponsabilise et peut engendrer de la violence ; l’opacité et les injonctions contradictoires des mutualisations et réorganisations » avec une « évolution vers un mode d’expression plus dépressif qu’anxieux » et un renfermement sur soi même. La toubib du taf a vu les agents en situation de souffrance augmenter de 7,5 % en un an. Et encore, elle ne voit pas tout le monde en consultation. « Le rôle du burn out s’est accru », écrit-elle en soulignant la banalisation et la résignation devant des situations réputées inacceptables : « Cette violence dans les relations, cette difficulté à s’écouter, cette impossibilité à prendre du recul et à laisser les divergences sur leur objet sans les prendre de plein fouet comme des agressions personnelles, tout cela devient presque normal ». On se sent vite pions et la défiance règne : « Il y a un doute sur la véracité de ce qui est dit, l’impression d’une dissimulation ». Mais ce mal être ne fait pas de bruit : « On ne peut pas dire que ces agents crient avant d’avoir mal. Justement, ils ne crient pas ».

Placard ou trimard

« Il y a encore des agents, cadres ou non, qui souffrent de n’avoir rien ou peu de choses à faire, et d’autres qui s’écroulent sous la charge de travail ». De la résignation, on est passé à la démotivation et carrément à « la peur au travail : elle peut être rationalisée sous forme de crainte de représailles en cas d’expression du mal-être ou d’incompréhension, retentissement sur la carrière, mutation dans un poste sans intérêt, voire maltraitance directe ».

À Nantes Métropole, la gêne est palpable quand on évoque le sort d’Étienne Fabry, même pas 40 ans, terrassé le 27 mai par une crise cardiaque après une réunion de six heures. Un cadre surchargé de travail, qui cumulait trois fonctions de directeur : Maison de l’emploi, Mission locale, École de la deuxième chance. Et tout le petit monde des cadres métropolitains a aussi blêmi en apprenant qu’un cadre de la direction générale de la culture de Rennes Métropole, mis au placard, s’est suicidé sur son lieu de travail le 14 juin, à six mois de se retraite. On l’a retrouvé pendu dans l’escalier de l’entrée principale du bâtiment administratif.

En avril, 120 cadres de Nantes Métropole sont convoqués à l’école de commerce Audencia, pour écouter une conférence intitulée « La dimension émotionnelle du management ». Ça pourrait être un gag, si le rapport médecin du travail n’avait préalablement épinglé « la mode managériale qui semble chercher à engendrer les risques psycho-sociaux pour mieux avoir à en traiter les effets ». Après le mal, le pansement sous forme de conférence.

Jeff Lagada

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