La lettre à Lulu
Lulu 109-110

Naviguez bourré !

Favet Neptunus picolunti


Nouveau navibus, nouveau spot branché, pour faire traverser la Loire à la gentrification.


Naviguez bourré !
Votée comme un seul homme et une seule femme par les maires de l'agglo, subitement paranos à la veille des municipales, la nouvelle police des transports devra savoir palmer. Son réseau à vigiler compte en effet un bus fluvial supplémentaire, reliant l'ancienne cale Dubigeon dans le bas-Chantenay au quai Wilson sur l'île de Nantes ou, plus exactement, une série de gros tiroirs-caisses : celui de Little Atlantique Brewery, brasserie ouverte fin décembre, à ceux du Hangar à bananes. Les installations pour la navette dédiée à tous leurs buveurs et leurs cafetiers chébrans auront coûté 2,28 millions d'euros (hors budget de fonctionnement) déboursés sans ciller par la métropole.

La tournée du ponton

Et encore, il ne s'agit que d'un coût provisoire : côté Little Atlantique Brewery, le ponton sera déplacé ultérieurement vers la cale Crucy, juste en amont. L'urgence de la réalisation réside peut-être dans le fait que ledit ponton déversera carrément les passagers sur la terrasse du limonadier, service compris. Comme une furieuse incitation à consommer. Ne manque qu'une petite boutique à souvenirs avec canettes à emporter si pas le temps de s'arrêter. Du vrai mécénat public. Car la soi-disant micro brasserie s'avère bien une usine à fric sur trois niveaux, « nouveau spot XXL » selon le jargon bobo, mixant plusieurs bars, un resto et lieu de séminaire/événementiel, DJ et piste de danse. Une quarantaine de salariés y triment d'ordinaire pour rincer simultanément 650 buveurs de bière et de picrate, plus 300 en terrasse aux beaux jours.

Les ex-Kro ont les crocs

Le gratin économique a évidemment déroulé le tapis rouge aux affairistes associés Jérôme Pallier et Grégory Smith, tous deux anciens de chez Kronenbourg. Prudents, ils se sont attachés les services de Christophe Theilmann, architecte qui a la cote auprès des huiles du cru : nefs de l'île de Nantes, Solilab, Café de la branche, Carrousel des mondes marins, etc. L'ancienne huilerie du XIXe offre désormais la déco minimaliste codée (béton brut, métal, bois) très tendance depuis quelques années, genre Lieu unique ou Friche la Belle de mai à Marseille. Le duo escompte de jolis bénefs après avoir craché sept millions pour transformer le bâtiment en machine à cash.

Figure de proue du projet privé-public des Docks de Chantenay, initié par la famille Vigneau, propriétaire des lieux émoustillée par le jackpot, l'opération scelle la gentrification d'un quartier autrefois populaire, du bas-Chantenay à la carrière Miséry et son hypothétique arbre à pigeons. Autour, les jours des derniers logements popu et de leurs prolos si peu attractivistes sont comptés, au profit d'une « mixité des fonctions et des usages », comme le serine le sabir des communicants, à savoir habitat haut de gamme et activités économiques cols blancs plutôt que bleus. Bref, un « projet urbain » quoi. Les quelques industriels encore présents et leurs actionnaires flairent l'effet d'aubaine et les juteuses plus-values foncière et immobilière : les discussions ont commencé avec la métropole et les promoteurs par l'odeur alléchés. Le bobo peut être rassuré, il trouve déjà sur place « artisan de monture de lunettes, architectes, créateur de vêtements pour enfants, bijoutier » ou encore « webdesigner, infographiste, compagnies de théâtre, développement et ingénierie culturels ». Et le chantier naval de l'Esclain bichonnera son yacht, en polyester ou pas, pour ses ronds dans l'eau une ou deux fois l'an.

 

Cérémoney maker

Avant qu'un aléa sanitaire mondial bannisse provisoirement la balade, la cérémonie de mise en service de la navette a eu droit évidemment à sa séquence story telling, édiles et presse locale se souvenant avec nostalgie émue des « roquios » à vapeur qui, dès la fin du XIXe, reliaient les deux rives de la Loire, et dont le dernier rescapé a justement été retapé à l'Esclain. Inouï, non ? Initialement prévu pour opérer jusqu'à 20h, et même minuit l'été, la navette peut transporter 140 passagers, deux fauteuils roulants et dix vélos. « Nous avons un double objectif : les trajets réguliers et les trajets touristiques », a assuré sans rire et sans alcoolémie avérée Farinella Rolland. Le code de la route assimilant à un piéton toute personne en fauteuil roulant, les handicapés bourrés de part et d'autre de la Loire peuvent picoler peinards sans redouter la suspension de permis. Pas les cyclistes qui, en cas de mal de mer, peuvent toujours redécorer les souliers à clous de la brigade des transports. Vomi soit qui mal y pense.
Guiseppa Naché

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