La lettre à Lulu
Lulu 66 - novembre 2009

Nettoyage à sec. Lessivé en moins de deux



Speedy serpillard

Nettoyage à sec. Lessivé en moins de deux
Alors un jour : «Ma responsable est venue me voir sur mon travail pour me rappeler qu’il fallait faire le ménage encore plus vite, en 20 minutes ! Elle a essayé de me faire craquer : elle était sur mon dos à me crier dessus “Fais-le vite, j’en ai rien à foutre ! C’est moi qui paie !”» Témoin de la scène, une locataire du HLM raconte : «Il était tôt le matin. J’ai entendu du bruit sur le pas de ma porte : on aurait dit un déménagement ! Cela faisait un boucan pas possible… En ouvrant, j’ai vu une femme, un carnet de notes en main, quasi adossée à ma porte, en train de râler sur l’homme du ménage. J’ai protesté : ce ne sont pas des façons de faire!» Saïd était «tête basse, en larmes», en train de «s’agiter comme une marionnette!» Avec son balai à serpillière, «il donnait des coups partout sur le sol, comme un fou aux ordres», dit-elle. «Je ne me rappelle pas du tout, j'ai juste fait la prestation avec lui, dit aujourd'hui sa responsable de secteur. Parmi mes agents (j'en chapote une centaine) personne ne me déteste». Prévenu de l’incident, Habitat 44, le bailleur social qui sous-traite la propreté de ses HLM à DéCaFrance n’a pas bronché.

«Ce n’est pas possible de travailler proprement en 20 minutes, répète Saïd. J’ai dit ce jour là à ma responsable de secteur que je ne suis pas un esclave mais elle n’a rien voulu entendre ! J’ai donc pris un avertissement pour contestation», explique-t-il. «On ne pratique pas l’esclavagisme chez nous, se défend Jacques Vilain, le directeur régional de DéCaFrance, pas convaincu d'avoir gain de cause aux prud’hommes. C’est un peu facile : ce monsieur refusait de suivre les consignes de sa hiérarchie. Il n’avait aucune volonté de travailler. Et c’est sur cette base-là qu’il a été sanctionné : il m’a même dit dans mon bureau qu’il se fichait d’être licencié, alors qu’il venait d’écoper d’un troisième avertissement», s’agace-t-il.

Quelques jours plus tard, Saïd est viré pour insuffisance de rendement. «Sans préavis», remarque Emile Raimbault, conseiller du salarié, CGT. Il demande la réintégration ou à défaut le paiement du préavis, indemnités de licenciement et d’ancienneté. «De toute façon, DéCaFrance est coutumier du fait. J’ai en instance au moins quatre dossiers les concernant. Dans le cas de Saïd, j’ai 17 attestations de soutien qui expliquent toutes qu’il faisait bien son boulot. Ce n’est pas rien ! Dans ce genre d’affaires, les locataires ont plutôt tendance à la boucler ! Ici, c’est le contraire…», se réjouit-il, assuré que l’employeur sera condamné pour licenciement abusif. «J’admets qu’il n’y avait rien à lui reprocher au début mais son attitude a changé. C’est à n’y rien comprendre : Monsieur Ali se plaint ! Mais il n’y a pas plus de cages d’escaliers à nettoyer !, s’étonne Jacques Vilain. DéCaFrance a une obligation de résultats. D’ailleurs, depuis son remplacement, nous n’avons pas à nous plaindre».

Rencontrés rue de l’Orne à Saint-Herblain, les habitants l’ont mauvaise : «Depuis le départ de Saïd, c’est toujours sale dans le hall d’entrée, peste l’un des locataires signataires. On n’a rien contre son remplaçant mais on paie un surplus à nos charges [5 euros par mois et par locataire NDLR] pour que le ménage soit bien fait, même si ça doit prendre la journée», insiste un autre locataire.

Saïd se dit confiant. Après quatre années à s’échiner sur des kilomètres de lino fatigué et de mauvais carrelages, il ne se résigne pas : «L’esclavage, c’est terminé !».

Dans esclavage, y'a pourtant lavage.

James Clean

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