La lettre à Lulu
Lulu 70 - novembre 2010

Parlez dans le micro processeur. Seize ans à faire la puce


Le grand et le petit capital se sont gavés de subventions. Toujours en jurant mordicus de garder tous les fabricants de puces électroniques. Total : la cata.


Parlez dans le micro processeur. Seize ans à faire la puce
Pour la renaissance des puces, on pourra se gratter. Fabricant de microprocesseurs, l’usine MHS aura toujours promis ce qu’elle n’a jamais tenu : maintenir l’effectif moyennant subventions. Menteurs ! Neuf cent dix salariés en 1994, aujourd’hui à peine une centaine, en sursis.

Matra Harris, Atmel, MHS electronics : de rachats en changements de nom, l’usine a subi plans sur plans de licenciements, bafouant les promesses de sauver les emplois, garantis dur comme silicium contre aides publiques conséquentes. Aveuglés par l’idée d’éviter des licenciements par paquets de cent, État et collectivités ont lâché une fortune.

En 1994, Matra Harris perçoit l’équivalent de 2,3 millions d’euros d’aides des collectivités locales pour créer jusqu’à 600 postes. Trois ans plus tard, 147 salariés sont laissés sur le carreau. Matra Harris semiconductors est vendu : le repreneur, l’américain Atmel, veut virer un salarié sur cinq. «La responsabilité des dirigeants vis-à-vis de l’utilisation des deniers publics est engagée», dit François Fillon alors à la tête de la Région. En 2005, l’État verse 93 millions d’euros à Atmel pour son site en Provence, quand l’unité de Nantes vire 350 salariés : «Véritable provocation pour les salariés et les collectivités locales» grogne alors Patrick Mareschal, président du conseil
général. L’appareil de production trop vieux, les aléas du marché mondial, tout ça…, pleurent les patrons successifs. La main invisible du marché aux puces a frappé. Autre main, pas invisible du tout, celle du mendiant : de 1992 à 2002, l’usine palpe 146 millions d’euros d’aides publiques !

L’euro symbolique fait des gros petits

En 2005, quand Bruno Grangier rachète l’usine, la boîte continue dans le rouge, et divise l’effectif par trois. Trois plans «sociaux» en quatre ans. MHS survit en redressement judiciaire depuis décembre 2008, grâce à trois «plans de continuation» à la suite décrétés par le tribunal de commerce. Le dernier chiffre d’affaire a pourtant planqué 1,9 millions d’euros d’impayés de loyers du terrain et des murs. Grangier a racheté l’usine un pauvre euro symbolique en 2005. Trois ans plus tard, il revend le tout 15,6 millions d’euros. Ce qui lui vaut quelques démêlés avec la justice qui a ouvert une enquête, soupçonnant un abus de biens sociaux, quelques millions volatilisés dans la compta de la boîte. Un procès verbal de comité d’entreprise où il avoue le recours à une société de service où figure son fiston, est aussi entre les mains de la justice. Les deux déléguées CGT ont failli être virées comme des malpropres, mais la direction du travail a refusé en septembre d’entériner les licenciements.

Mais attention : si Bruno Grangier n’a pas obtenu les 9,7 millions d’euros d’aides publiques prévus à la reprise, «c’était bien avant cette histoire d’abus de biens sociaux. De toute façon, ça aurait été une technologie vite obsolète, dit-il. Et à ce que je sais, je ne suis pas poursuivi. Ça devrait être une enquête discrète, sauf si je tenais à la dévoiler, ce qui n’est pas le cas. Tout ça, c’est la faute des syndicats. Mais je ne veux pas m’étendre là-dessus». Ben voyons.

S’éclipser pour toucher un pactole

MHS a quand même su obtenir 1,2 million du ministère de l’Industrie et des crédits impôt recherche autour de 300.000 euros par an, «mais on va assécher la recherche, dit Bruno Grangier qui a officiellement démissionné début octobre, ne restant qu’administrateur. On m’a fait comprendre que si je n’étais plus là, les subventions pourraient venir. Dans le monde, l’économie des semi conducteurs est subventionnée à hauteur de 15 % du chiffre d’affaire, mais nous, on n’a eu droit à rien». Le démissionnaire partage donc son bureau avec Georges Pozniakoff, le «patron opérationnel» qui le remplace, et qui admet «un contentieux avec les collectivités» sur les subventions et les garanties non tenues, mais il y a, selon lui, «une vraie compétence de l’entreprise, qui est viable, avec zéro subvention et un résultat positif en 2010. Il y a une dette à recapitaliser, mais aussi des projets de développement pour lesquels j’irai solliciter les aides des collectivités».

Depuis le 25 octobre, la société Kalkalit, propriétaire du sol et des murs a fait saisir MHS, reprenant par voie d’huissier ce qu’on lui doit. Mais les patrons (on ne sait plus qui mène vraiment la boîte) refusent de se déclarer en cessation de paiement. Histoire de retarder au maximum la fin et la liquidation, en rendant impossible une reprise. Et éventuellement en se gavant au passage, une partie de l’équipement des ateliers pouvant être revendu à un broker. Un peu comme des garnements qui cassent leur château de sable en quittant la plage. Ils ont même suggéré à la CGT de dénoncer la situation pour obtenir la cessation de paiement, histoire de faire endosser au syndicat la responsabilité du naufrage. Un bon patron noyou doit savoir couler la boîte en prétendant ne pas être mouillé.

Jean-Marc Chéo-Puss

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