La lettre à Lulu
Lulu 45 juin 2004

Plonge linguistique. Activités de plage horaire


Sous couvert de formation, des Hongrois clandos dressaient le couvert, pour des dompteurs de fourchette pas très réglos.


Aveuglés par l’étourdissante allégresse de faire tinter le tiroir-caisse, des restaurateurs de la presqu’île guérandaise ont poussé la générosité jusqu’à offrir des voyages à la jeunesse. L’opération a bien marché pendant plusieurs années, jusqu’à l’été 2002. Cette année-là, ils avaient pris de jeunes Hongrois comme stagiaires en pleine saison. Au moment où les coups de bourre sont si rares, comme chacun sait, ce qui permet d’accorder tout le temps nécessaire à la formation de ces jeunes arpètes de lycées hôteliers de l’est. Mais la Direction du travail et l’Office des migrations internationales n’ont pas trouvé la recette à leur goût. Travail clandestin, qu’ils ont diagnostiqué avant de coller devant un tribunal les gérants et exploitants du Castel Moor au Croisic, de La Barbade à La Baule, de la crêperie Burglin-Lacomère à Piriac et de l’Horizon à La Turballe. Heureusement pour ces braves commerçants hongrophiles, ils ont été blanchis en première instance, en correctionnelle et en bloc le 16 septembre dernier par le tribunal de Saint-Nazaire. Mais il faudra reconvaincre la justice en appel. Leur combine n’en est donc pas une et demeure pour l’instant un arrangement parfaitement réglo. Explication : Avec un conseil d’administration de pros de la tambouille, Janny Simon, une ancienne du métier, a fondé une association “Libre échange”, qui place des stagiaires étrangers en salle et en cuisine, “sous couvert de promotion de la culture française”. Nikolett, Lajos, Pedra, Marta, Dora, Szilvia et les autres ont été commis comme serveurs et cuistots pour la saison. Onze jeunes Hongrois sans autorisation de travail. Pour deux mois et demi de “stage”, chaque Hongrois aura coûté 1080 euros aux gérants, versés à l’association et à JS Conseil, une agence de placement montée par la même Janny Simon. Les jeunes européens ont donc beaucoup appris de la plonge à la Française, ou du repassage des serviettes à la mode de Loire-Inférieure. Sans contrat de travail, sans bulletin de paie ni couverture sociale, sans cette fastidieuse paperasse risquant d’encombrer ces jeunes gens qui ne parlent de toute façon pas français. La justice n’est même pas sûre qu’ils aient perçu quelques euros pour leurs deux mois et demi de turbin (traduire par “culture française”), et l’administration qui a contrôlé ces arrière-cuisines ne sait pas s’ils ont trimé en respect des horaires légaux, les fonctionnaires ne jaspinant pas le hongrois dans le texte pour interroger les marmitons en import temporaire. Les juges n’ont donc rien trouvé à redire aux agissements de l’intermédiaire et des patrons de restos. C’est vrai, quoi. Goulashez-leur les baskets !

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