La lettre à Lulu
Lulu 102-103

Sang pour sanglier

Obélixerie


Chasseurs et paysans n’ont pas le même angle de tir.


Le sanglier ? « Pouvez en tirer autant que vous avez envie », a dit le chef des chasseurs le 21 avril, à l’assemblée générale de la fédédépartementale qui enregistre 15 300 porte flingues en Loire-Inférieure. Dany Rose, le président, a lancé un vibrant appel à dégommer du sanglier à tout va. Ça a fait tousser la FDSEA : « Cette posture, finalement assez nouvelle dans la bouche d’un dirigeant, n’est certes pas guidée par le souhait de lutter contre les dégâts occasionnés par les sangliers, qu’ils soient agricoles ou autres. Dany Rose redoute en effet que les chasseurs voient leur "crédibilité" de gestionnaire des populations animale entachée et leur légitimité décriée » (Loire-Atlantique agricole, 27/04). La réput’ avant l’affut ? Après la démission de Hulot, Willy Schraen, le président national de la Fédédéchasseurs, a rectifié le tir : « Le vrai conflit est avec les agriculteurs », pas avec les écologistes. (France agricole, 28/08). Faut dire que les chasseurs sont régulièrement soupçonnés d’être volontairement mous de la gâchette et d’épargner les laies (les mères), juste pour ne pas risquer une rupture de stock du gibier.

Nourris logés

Pour détourner les sangliers des champs à dévaster, l’agrainage prétend les cantonner en les nourrissant au grain de maïs, « enterré ou à la volée ». Une pratique juste soumise à déclaration, sans contrôle. Autour de ce garde-manger, sanctuaire et resto du cœur pour sanglier, la chasse est interdite. Le 3 juillet 2018, la préfecture note que « l’agrainage de dissuasion constitue un élément majeur dans le dispositif de gestion du sanglier, à la condition qu’il soit mis en place dans le seul but de limiter les dégâts en période critique », période qui dure quand même neuf mois, de mars à novembre. L’Office national de la chasse note déjà en septembre 2003 que « le sanglier est un omnivore opportuniste qui aime varier son régime alimentaire et ce n’est pas parce qu’on lui offre du maïs en quantité qu’il n’ira pas labourer les prairies voisines à la recherche de vers de terre et de petits rongeurs. »

Les paysans de la FDSEA veulent plus de « prélèvements » (les sangliers flingués), et des périodes de chasse élargies. En Loire-Inférieure, ils ont obtenu le 15 mai que le salaud de bestiau qui fait rien qu’à massacrer leurs parcelles soit classé espèce nuisible. Ce qui offre un mois de chasse en plus, en mars. Vu comme ça, les chasseurs devraient être ravis. Mais non. Entre paysans et chasseurs, il y a un litige de fric.

Point noirs

L’agriculteur est indemnisé par la fédédéchasseurs si la parcelle sanglierisée a 3 % de dégâts ou plus. Si c’est moins, il faut une facture de 230 € minimum (100 € pour les prairies). Sur 208 communes de Loire-Inférieure, 47, dont Nantes et les villes de la première couronne (sauf Saint-Sébastien), sont classées PNS, « point noir sanglier » par l’État qui croise deux données la quantité de dégâts agricoles et le nombre de collisions avec des bagnoles. Seules les communes en PNS peuvent organiser des battues. Le directeur de la fédé 44 Denis Dabo veut tirer dans tous les coins : « Aujourd’hui, on se bat pour ne pas à avoir à rembourser 100% des dégâts alors nous n’avons le droit de chasser que sur 60% du territoire. C’est une aberration » (L’Hebdo de Sèvre-et-Maine, 14/09).

Bestiau coriace, le sanglier dévaste clôtures, cultures, voitures, troue les pelouses, massacre les maïs. Et face aux tontons flingueurs, son cuir épais a le ricochet vengeur, renvoyant parfois les balles. La future terrine a du répondant.
Pamela Painchat-Seur

Sus scrofas bien élevés
À vendre, à tirer, sanglier bien vivant qui lui ne s’en tirera pas.
Bizarrerie : bête noire des paysans, chasseurs, jardiniers et préfets, le sanglier est dorloté par six éleveurs en Loire-Inférieure qui pouponnent des marcassins pour les vendre. À Saint-Aignan de GrandLieu, l’association d’insertion Trajet arrête l’activité « pour l’éthique, et le moniteur de l’atelier part en retraite ». D’autres continuent à engraisser cette espèce nuisible alias sus scrofa. « C’est vrai c’est paradoxal, contradictoire si on veut, concède à Lulu Denis Jaunâtre éleveur de gibier à St-Mars-de-Coutais. On vend 500 sangliers par an, mais à des parcs de chasse agréés, clôturés*, contrôlés, en Deux-Sèvres, Ile-de-France, Bordelais... Dans ces chasses commerciales, les clients veulent être sûrs de tirer du sanglier. Dans la nature c’est compliqué, dangereux. Les chasseurs hésitent à organiser des battues : si  rien ne se fait, on leur reproche, s’il y a un accident, ils sont fautifs... » Une solution, pousser les sangliers vers une secte prônant le suicide collectif.
* Les relâcher dans la nature est interdit.

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