La lettre à Lulu
Lulu 85 - juillet 2014

Sol tout pourri. Jardins plombés salades arseniquées


Pétage de plomb en sous-sol des carrés de patates. Les plantes pompeuses : pas terrible.
La terre recouvrant la terre, pas mieux. Reste l’abstinence légumière ou la salade "j’veux pas l’savoir".


Des crudités métalliques, il n’y a qu’à se baisser pour les ramasser. À Nantes, les jardins municipaux partagés, ouvriers, familiaux, appelons ça comme on veut, en sont bourrés. Le sol est pourri d’ETM, "éléments traces métalliques" dans le jargon des pollutionologues patentés. Première alerte officielle en 2000 dans le quartier Malakoff : l’eau puisée pour arroser les légumes du jardin de Terre Promise est trempée d’arsenic. On change donc de flotte : fini le puits, raccord au réseau d’eau potable.

En 2011, rebelote, arsenic et plomb sont détectés dans le jardin des Églantiers, 94 parcelles dans le quartier Nantes Nord. En août, les carottes (légumes dits « bio-indicateurs ») y sont proscrites à la consommation. En septembre, tous les légumes sont officiellement interdits de cuisine. En 2012, l’arrêté est maintenu sur 50 parcelles. Mais la teneur en plomb n’est pas uniforme : 31 parcelles sont carrément fermées à toute binette, quinze lopins sont recouverts de 50 cm de terre et replantés sur la nouvelle couche, les cabanes foutues à la casse et remplacées. Ce déplacement de terre est un peu chérot (90 000 euros pour 2 000 m²) pour un résultat non garanti. Solution aléatoire, d’autant qu’on dispose de moins en moins de sol cultivable dans le monde.

Sarrazin moutarde

Quatre parcelles tentent la « phyto-remédiation », la santé par les plantes : blé noir au printemps, moutarde brune à l’automne, avec ajout d’acide citrique, histoire de pomper le plomb dans le sol. Les plants rustiques sont ensuite arrachés et incinérés. Ces saloperies de métaux n’en disparaissent pas pour autant, on les a juste épongés du sol et déplacés. Et il faudra être patient et indulgent : le remède peut prendre de dix à cinquante ans, peut-être plus, et sans nettoyer parfaitement la terre des potagers. D’où l’idée de planter pendant qu’on dépollue, de cultiver des légumes qui n’accumulent pas la pollution, des arbres fruitiers qui ne concentrent pas la ferraille du sol.

Le 28  juin dernier, le nouvel élu en charge des jardins, Pierre-Yves le Brun, EELV, inaugure le potager des Oblates : « On y a découvert du plomb, et pourtant les bonnes sœurs le cultivent depuis un siècle et elles n’en sont pas mortes prématurément... », dit-il. Sans doute un héritage de la fonderie Dejoie, toute proche. Si les métaux lourds se planquent entre les vers de terre et les racines, on le doit à la nature géochimique de la roche mère du terrain, à des remblais polluants, ou à la présence historique d’activités industrielles : fonderies, imprimeries, garages, usines diverses, incinérateurs...

Début juillet 2013, les Assises de la biodiversité se tiennent au palais des congrès nantais. Prof en fac de sciences et chercheur au CNRS, Thierry Lebeau expose son expérience locale de bio remédiation des sols intégrant la "prise en compte des facteurs de risque en fonction des usages, des coûts pour la collectivité, du "coût" social de la fermeture de jardins, de solutions alternatives de gestion."

Jardin à risque

Ils sont nombreux à plancher sur ces jardins pourris : l’Inra, le Labo de Planétologie et géodynamique de l’université, le BRGM, Bureau de recherches géologiques et minières, et même l’Ifsttar, l’Institut français des sciences et technologies des transports, de l’aménagement et des réseaux pour les Nantais. Et même un travail sociojuridique avec AgriTech Paris pour étudier la position des acteurs face au risque. "J’ai le sentiment que la ville de Nantes est transparente dans les réunions publiques. Les jardiniers sont curieux même s’ils ne comprennent pas tout des résultats bruts qu’on leur donne sans trop simplifier", note Thierry Lebeau. Il souligne que les réglementations sur les pollutions des sols sont encore floues, notamment le seuil tolérable pour cultiver.

Vivre avec, hors sol

Avec des bénévoles du quartier et de l’association Adda (Aujourd’hui restaurons demain), Vincent Palmiéri jardine la verdure d’un ancien couvent, 1 000 m2 enclavés en plein centre, rue de la Carterie. Lors de la première mise en culture de cette friche, il y a trois ans, des analyses des qualités agricoles du sol et "par curiosité" la recherche de métaux lourds, dévoilent des teneurs en plomb anormales : "600 mg de plomb par kilo de terre, soit six fois au-dessus du seuil maximum toléré. Le cuivre et le zinc en plus petites proportions... On a contacté les services municipaux de l’hygiène et de la sécurité qui nous ont conseillé de ne pas cultiver les légumes en pleine terre."

L’asso envisage la phyto-remédiation. Testée, mais en voie d’abandon : "Il y en a pour plusieurs années, voire des dizaines d’années, et notre objectif, c’est de cultiver des jardins, pas de dépolluer les sols bénévolement. On ne dit pas qu’on a résolu le problème, on dit qu’on vit avec..." Faute de mieux, va pour une culture hors sol, quelques dizaines de mètres carrés seulement, dans des bacs surélevés remplis d’une couche de compost, de végétaux horticoles broyés et de terre captée ailleurs lors de travaux d’excavation et de chantiers de particuliers. Mais ailleurs, justement, c’est clean, ce sol déplacé ? "Idéalement, c’est sûr, on devrait le faire analyser, mais par confort on préfère se dire que cette terre n’est pas polluée", concède Vincent Palmiéri.

Pour les autorités, dilemme : appliquer un principe de précaution et donc risquer un effet de panique, une légumophobie galopante, ou simplement laisser faire les binettes en limitant là où c’est le plus plombé ?i[ "On analyse l’ensemble des parcelles [municipales], ajoute l’élu Pierre Yves Le Brun. La terre en ville, ce n’est pas comme la campagne autrefois. Il faut redéfinir ce qu’est une terre saine ou à taux acceptable. Mais il faut être lucide, on ne peut pas non plus interdire toute culture partout et frustrer tout le monde. La demande est très forte. Il y a mille parcelles attribuées et autant de gens sur liste d’attente. Les scientifiques nous disent que la pollution se joue à un mètre près." ]iThierry Lebeau parle même de variations à 25 cm près. Ce qui rend difficile (ou très chère) une expertise millimétrée quadrillant tous les coins de tous les potagers. Mais on s’en fout, un jour de toute façon, on bouffera des pissenlits par la racine.

Gaston Serfouette

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