La lettre à Lulu
N° 77 - juillet 2012

Taxi 1, 2 et 3. Hep, taxi ! Hop, hosto !


Prendre un taxi, la nuit, c'est la grande aventure, le frisson. On en prend plein les yeux. Lacrymo. Sans compter l'adrénaline de la matraque. Audience.


Taxi 1, 2 et 3. Hep, taxi ! Hop, hosto !
L'agression ? Les chauffeurs de taxi ont nié tout en bloc. Tous les trois. Jamais vu ce client-là. Pourtant, Franck Bossé s'est bel et bien fait massacrer à la sortie d'une boîte de nuit, le Papatango, à Saint-Sébastien, le 9 mars 2010. Trois coups de matraque dans le dos, un coup de poing dans la gueule, trois décharges de lacrymo dans les yeux. Nez cassé, entaille au front, mains en sang, quinze jours d'arrêt. A l'audience, les trois chauffeurs de taxi ne sont pas très armés pour se défendre. Malgré ce qu'ils racontent, ils sont bien sur place au moment de l'agression. Confondus par la géolocalisation de leurs trois voitures. L'information vient d'Allotaxi, la coopérative à laquelle tous trois sont affiliés, mais qu'ils grugent régulièrement. Ils le reconnaissent piteusement à la barre. Allotaxi a lancé contre eux des procédures au tribunal de commerce.

Batterie de gamelles

Faut pas les chercher, ces gars-là ont le sang chaud. Sans compter, injures, menaces et autres gentillesse, question pedigree, les trois lascars trainent quelques gamelles. Une condamnation à deux mois de prison avec sursis pour violence avec arme pour l'un d'eux, emploi illégal d'un apprenti et blessure volontaire sur le casier judiciaire de son frère Cyril. Le troisième, leur pote, n'a jamais été condamné, mais il a une plainte contre lui classée sans suite faute de preuve, pour des faits similaires, le ton qui monte et lui qui sort lacrymo et matraque, cogne son client. Il a cumulé les incidents, consignés par les victimes sous forme de main courante au commissariat : craché à la figure d'une cliente, gazé un type qui avait fermé trop fort la portière de son taxi. Le président du tribunal : "Le 24 décembre 2008, à 5 h 20, vous avez eu un différend avec un client. La main courante dit que vous l'avez gazé avec une bombe lacrymogène et que deux autres taxis vous ont rejoint..." Le chauffeur de taxi : " Vous me dites que le coffre a été endommagé. Ah ça, je m'en souviendrais, quand même... " Chacun ses priorités. Un problème de carrosserie marquerait plus que les pleurnicheries et sensibilités lacrymales des clients...

Régulation inadaptée

Ces trois-là sont très mal vus de leurs collègues, de leur société Allotaxi, et très mal notés par l'aéroport et la mairie qui délivre les licences de taxi. Pour la procureure, "les éléments de personnalité sont détestables", tout en hésitant à les qualifier de brutes dotées d'une certaine épaisseur : "ils n'utilisent pas les bonnes méthodes" quand ils usent "de formes de régulation inadaptées dans les relations sociales" (cette formule remporte le grand prix hors catégorie des euphémismes à la gomme). C'est vrai que le dialogue à la matraque est d'ordinaire réservé à la police.

Services secrets

Taxi 1, 2 et 3. Hep, taxi ! Hop, hosto !
L'incongru de cette embrouille, c'est que le cogné n'est pas le modèle conforme au profil type de victime. Frank Bossé, musicien et trader, annonce à l'audience qu'il a "travaillé huit ans dans les services de renseignements en Asie" (en fait du renseignement sur les activité pédophiles en Thaïlande), activité qu'il n'exerce plus. D'où ses contacts avec des relations au sein des "services secrets de Sa Majesté", membres du MI6 britannique, qui lui auraient prêté main forte dans son différend avec les taxis nantais, un enjeu de portée géopolitique pourtant pas évident. Les agents secrets auraient œuvré lors de la tractation où Franck Bossé a proposé de l'argent contre le retrait de sa plainte. 5 000 euros, puis 3 000 euros par tête de pipe.

Mensonge et renseignements

Le rencart s'est tenu au Lieu unique, et dans un taxi où un des chauffeurs a tout enregistré. "Sans jamais nier l'agression", note le juge qui a les 24 pages de transcription. Franck Bossé annonce : "Moi aussi, j'ai menti à la police. Ils ne savent pas qui je suis...". Il avance aussi que ses amis des services secrets voulaient "buter" un des chauffeurs. Mais renseignement pris, comme il a des enfants, ils auraient laissé tomber. Il a fallu que Franck Bossé les calme, sinon, ils auraient aussi été jusqu'à "descendre la blonde", la compagne du taxi à la matraque. Aucune transaction n'a eu lieu.

À l'audience, la victime se défend sans avocat et accuse, vitupère, quitte la salle en grommelant au moment où la procureur relève quelques "zones d'ombre" de l'enquête et de ses dépositions. Pour l'avocat des trois prévenus, Franck Bossé a été instrumentalisé par Allotaxi... Suspension de séance. Les trois chauffeurs sont relaxés "au bénéfice des doutes"*. A retenir quand même : évitez soigneusement les taxis 128, 42 et 83. Au bénéfice du doute.

Samy Cénari
* La victime a fait appel, et souhaite aller jusqu'à la cour européenne des droits de l'homme.

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