La lettre à Lulu
Lulu 101

Total se tuyaute souple

Manque pas d’air, le pétroleur


Trop cher, l’environnement. Les raffineurs contournent officiellement à Donges. Une seule règle, l’autodérégulation.


Les règles ? Mais on s’en tape. Micro-entreprise artisanale pétrolière un peu gênée aux entournures financières, Total ne s’est pas gênée pour demander à la commune de Donges une dérogation aux pénibles règles européennes pour la sécurité de la raffinerie. La directive européenne IED (Industrial Emissions Directive) oblige cette installation classée à s’équiper contre les risques environnementaux des émissions de composés organiques volatils et de benzène. Mais ces contraintes et sujétions bruxelloises, c’est pénible, et surtout chérot. Chez Total, on préfèrerait ne pas. La règle du libéralisme, c’est le laisser-faire, contre l’autorité arbitraire et absolutiste d’une Europe qu’on croyait moins hostile aux dividendes.

Modernisation outlaw

L’avis municipal demandé au passage a des airs de petits besoins dans un violon, l’État décidant finalement pour la raffinerie de ne pas finasser et de s’asseoir sur sa propre loi. « Afin de se conformer aux exigences européennes, l’entreprise Total a souhaité s’engager dans la modernisation de son site », note pourtant à l’inverse le communiqué préfectoral annonçant l’enquête publique. Moderniser, c’est s’asseoir sur les règles désagréablement contraignantes.

Cette dérogation à Donges, c’est combien d’économies ? Mystère et boule de mazout. Les seules estimations pour la mise aux normes en question émanent de Total et sont totalement floues, forcément, et pas très crédibles, oscillant entre 7,8 et 31,8 millions d’euros ! Dépense totalement inutile de toute façon pour les chefs raffineurs, qui ont diagnostiqué eux-mêmes comme des grands un « niveau de risque en dessous des normes autorisées ». Chez Total, on sait quand une loi est inutile.
 

Les adjoints ne marchent pas

Conseillère municipale d’opposition à Donges, Christine Misin a refusé de voter : « Cet avis ne sert strictement à rien, sinon laisser croire que la démocratie existe, car in fine, c’est l’État qui décide, de la même façon que c’est l’État qui permet de déroger aux directives européennes relatives à la protection de l’environnement. » Le 24 mai, la municipalité s’est déclarée finalement très petitement favorable à l’entourloupe de Total, avec 9 votes pour dont le maire, face à 5 votes défavorables mais aussi 11 abstentions et trois refus de vote.

Cette radinerie de la multinationale, quatrième groupe mondial, arrive juste après un épisode où Total montre qu’il ne manque pas d’air. Le 21 avril dernier, fuite dans les tuyaux de la raffinerie. La Loire Inférieure de l’Ouest et le Morbihan en prennent plein les naseaux. C’était quoi ? Silence radio. Vapeurs d’essence et un peu de gaz butane, dira un mois plus tard Total, décrétant après coup, la main sur le cœur de métier, « l’absence d’impact sur la santé de la population et de l’environnement ». Une soupape déclenche une alarme qui « n’a pas été interprétée comme un signe de dysfonctionnement », la fuite a donc perduré de 4 h du mat à 9 h 30, malgré l’alarme. C’est rassurant. La raff édite régulièrement des avis d’excuse pour des émanations, nuisances, gênes, « épisodes d’odeurs », « désagréments olfactifs », y compris des « odeurs caractéristiques de type “choux” » quand la raffinerie traite des boues huileuses.

 

L’Europe carcane

Avec les contraintes européennes, Total s’affirme délibérément dans les choux. Faut comprendre la firme, pauvre petite chose qui affiche pour 2017 un bénéfice net de 8,6 milliards de dollars (plus de 39 % vis-à-vis de 2016). Ce qui donne des arguments pour réclamer d’assouplir le carcan : « Les coûts d’investissements et/ou opérationnels calculés pour le traitement du benzène provenant des appontements apparaissent disproportionnés au regard du bénéfice environnemental » et donc « l’investissement nécessaire pour la mise en place d’une unité de récupération des vapeurs d’essence ne nous apparaît pas économiquement justifiable ». Ben voilà.

Chez Total, pas de projet aventureux : « Sur le plan financier, Total veut par ailleurs maintenir sa discipline en dépit de l’amélioration de l’environnement [économique cette fois] et vise plus de 4 milliards d’économies cette année. “On maintient tous ces programmes d’économies malgré la montée des cours du brut”, a confirmé le PDG Patrick Pouyanné. » (AFP, 08/02)
Pour une boîte comme Total, s’assumer hors la loi dans ce monde de brut, ça a une certaine gueule.
Christophe de Margegrise

 

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