La lettre à Lulu
Lulu 101

Transfert de fonds

À poil, les artistes immobiliers!


À Rezé, sur le site des anciens abattoirs, le poil à gratter grassement subventionné prépare le terrain aux promoteurs.


Transfert de fonds
En attendant que les engins de chantier viennent y cloquer 3 300 logements, le terrain des anciens abattoirs a été confié, avec de gros chèques et d'autres à venir, à l'association Pick Up. Sur trois des douze hectares en attente de bulldozers, le projet s'appelle audacieusement « Transfert », niant la malédiction d'une dénomination frappée d'un syndrome aéroportuaire aussi local que fatal.

« Durant cinq ans, ce lieu de transition portera une réflexion artistique sur la ville de demain. Hors de question pour autant d'être une sorte de prestataire des futurs aménageurs, assure Nicolas Reverdito, directeur de l'association. Nous serons peut-être même leur poil à gratter » raconte-t-il sans rire au Moniteur (15/06), le journal du bétépé triomphant.

Pick hop la boum

Jusqu'ici, Nicolas Reverdito a plutôt caressé sagement le sens du poil. Son asso Pick Up gère déjà les murs à graff légalisés de la Ville : sur ces panneaux, c'est de l'art, autorisé, cadré ; à côté, c'est de la dégradation, passible des tribunaux. Plus porté sur la subvention que la subversion, Pick Up manage le festival hip-hop au Lieu unique depuis 2005, monte de faux squats pour le Voyage à Nantes*. À la demande du promoteur Cogedim, il fait peindre une dizaine de graffeurs dans l'ancienne prison** avant que les démolisseurs fassent place nette au vrai projet en béton défiscalisé, entre 4 500 et 5 300 € le mètre carré, « exceptionnelle opportunité d'investissement patrimonial ou locatif haut de gamme » selon le promoteur.

Lors de la conférence de presse présentant Transfert, coincé entre les maires de Rezé et Nantes, Reverdito n'a pas fait son rebelle. Il veut « continuer à faire de Nantes une ville culturelle comme on la connaît », mais aussi « participer à l'évolution du territoire », voire « participer sur le vivre ensemble et la ville de demain ». Sa recette grattant au poil : comptoirs à bière et à tambouille trop cool, baladins et amuseurs, cirque, théâtre ou danse, et des « événements plus insolites » : concours de bras de fer, tournois de pétanque, karaokés...

 

Vade retro

Comble du poilàgrattisme, cette animation de friche fait dans l'inédit : « Une place publique, un bar, un restaurant, une conciergerie, des ateliers d'artistes, des boutiques et échoppes éphémères ». De vieux conteneurs recyclés, un remorqueur installé à sec, un crâne de bœuf toboggan pour mômes. Ambiance rétro, babyfoot, atelier vélo, fabrication de chaises, aérobic ou hula hoop, stand de relooking maquillage, DJs, tatoueur. Chapiteaux et animations club de plage se la jouent entre kermesse foraine et zad institutionnalisée (comme la fausse cabane en bois de récup sur le quai de la Fosse ce printemps).

Le projet gratte à poiler bénéficie de 2,6 millions d'euros de Nantes métropole pour 2018. Le promoteur Cogedim Atlantique offre 300 000 € au budget, idem le Crédit agricole mais ces « mécènes fondateurs » font aussi des apports indirects : « deal de mécénat avec des boîtes de BTP pour Cogedim, mise à dispo de TPE par le Crédit Agricole par exemple » explique Pick Up à Lulu. Un budget de 5 millions en 2018 intégrant quelques « recettes propres liées à l'activité ». Selon ce que verseront collectivité, banque et promoteur, Pick Up table sur 2 à 3 millions les années suivantes. Soit d'ici à 2002 un pactole escomptable global entre 13 et 17 millions pour amuser l'immobilier.

L'octroi de cette manne à l'asso Pick Up est défini dans la convention avec Nantes métro comme un « projet d'animation du site des Abattoirs, en vue de la création de la ZAC Pirmil-les-Iles et du projet urbain en devenir », qui « s'inscrit dans une démarche singulière de requalification et d'appropriation d'une friche urbaine, à l'instar de quelques grandes métropoles françaises et européennes (Paris, Marseille, Berlin, Hambourg…) ». Très subversif comme on peut voir, surtout si on intègre l'objectif non dit d'empêcher la réoccupation d'un lieu en friche qui risquerait de compliquer le futur chantier

Corps expéditionnaire

L'ordonnateur en chef a beau se proclamer poil à gratter, ce que des sociologues appellent un « urbanisme transitoire » accompagne sans ambiguïté un projet immobilier. Une histoire connue dans d'autres villes : les squats alternatifs se voient rejoints par des artistes, dont les plus dociles ou les plus affamés sont amenés à rester, sous un régime de bail précaire et de convention d'occupation temporaire. Les chercheurs ont démontré ça des paquets de fois : ces artistes underground — mais de moins en moins au fil du temps — empêchent la réinstallation de squats marginaux et servent d'éclaireurs pour la mutation du quartier. Ces collectifs quittent les avant postes d'une éventuelle contestation, pour se laisser normaliser, légaliser, instrumentaliser au sein des politiques de développement urbain.

Voila l'artiste « pensé comme “corps expéditionnaire des gentrifieurs” (David Ley, The New Middle Class, 1996) ou “cheval de troie” du capitalisme dans les quartiers populaires (Sharon Zunkin, Loft Living, Cuture and Capital in Urban Change, 1982) », rappelle un blog analysant ces « gentri-friches »***.

On passera en quelques années de l'illégalité à la branchitude, des squatters gérant leur survie aux galeries d'art tendance, avec une dose d'espace de coworking social et solidaire, des bouts de jardin bio, pour que les classes moyennes puissent progressivement se réapproprier le quartier débarrassé de ses va-nu-pieds. Poil au nez. La friche événementielle bien encadrée s'inscrit dans cette continuité de pratiques. C'est à la mode. De plus petite ampleur sur le quai de la Fosse, plus gros morceau sur le site des abattoirs. Poil aux bonnes poires. Les promoteurs immobiliers ont délégué aux amuseurs, via la collectivité, la transition sociale en douceur et la fabrique d'une image attractive pour leurs futurs acheteurs. Poil à lisser.
Melchior Buzier
* « So squat ? T’occupe, c’est rien… », Lulu n° 85, juillet 2014.
** Le baratin d'explication hésitait entre mystique et psychanalyse : « L’art populaire de la fresque murale ouvre des portes inédites et provoque le voyage intérieur. Une invitation à franchir les grilles, traverser la folie, vivre la saturation. Puis tenter l’évasion onirique et l’échappée belle. », www.pickup-prod.com, août 2017.
** Friches & gentrification, une longue histoire, Arnaud Idelon, 31 janvier 2018.

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