La lettre à Lulu
Lulu 94-95 - décembre 2016

Vous voyez l'genre...

Sensibl


Les prud'hommes ont fait de la prétendue dragonne une simple victime.


Disons-le tout brut : les prud'hommes ont condamné le journal Fragil pour licenciement abusif dans un contexte d'oppression sexiste. Après avoir été des mois journaliste bénévole, elle est embauchée en CDI en octobre 2013 comme chargée de projets médiatiques et numériques, et virée pour faute grave un an après, sans préavis ni indemnité. Pas le moindre reproche sur son travail. Le motif vise à l'éloigner « pour la santé physique et morale du personnel », en fait juste l'autre permanent, rédac chef du journal, entre-temps devenu son compagnon (mauvaise idée), et qui n'oublie pas de jouer les supérieurs, hiérarchiques en tous cas. Au travail, c'est tendu. Dans le couple aussi. Jusqu'à ce qu'elle subisse une agression un soir en sortant du boulot, bousculée et plaquée au sol par son ex. Ceinturée, elle lui mord la main pour tenter de lui faire relâcher la contrainte physique. Seule l'intervention de trois témoins lui permet de se relever pour rentrer chez elle, en état de choc. Sans enquête, l'employeur ne retient que la version du salarié masculin, le couvre et inverse la situation en virant la victime, prétendant qu'elle est l'auteure de l'agression ! En la dénigrant ensuite, la présentant comme une dingue qui affabule. Chez Fragil, c'est pas la délicatesse qui étouffe. 

Des clichés sexistes

L'ironie du sort, en 2014, le magazine Fragil programme un hors-série et un débat public sur le genre et l’égalité hommes-femmes. Chargée de mener ces projets (qui capoteront, c'est pas un hasard), la salariée subit au même moment des remarques sexistes d'un volontaire en service civique, allant des « ma petite » condescendants à des reproches « d’humeurs de règles » ou « de dragon » quand elle répond à cette misogynie. Elle alerte le conseil d'administration qui ne la protège pas et se ligue au contraire contre celle qui se rebiffe. Pire, le vice-président dira plus tard que son comportement indocile lui a fait honte. En gros qu'elle l'a bien cherché. Devant les prud'hommes, Fragil soutiendra l'avoir ménagée, après l'avoir virée, compte tenu de son « état d'esprit pour le moins fragile ». Celle qui n'a jamais eu un reproche pour son travail de journaliste et d'animatrice d'ateliers est désormais présentée comme hystérique, « nerveuse et aggressive », ou alors trop faible, voire « stressée et anxiogène » : c'est un catalogue des clichés sexistes ou quoi ?

On la convoque à divers entretiens d'évaluation et recadrage. Un administrateur récupère ses outils de travail – rendez-vous sur un parking sans lui adresser la parole. Cinq jours plus tard, il lui restituera la carte d’identité, les clés, papiers, vêtements et ordi perso confisqués par l'ancien compagnon.

Bilan : plus de boulot ni de revenus, humiliée dans un milieu qui se prétend soucieux de combattre les harcèlements sexistes et les dominations machistes. Malgré le traumatisme à surmonter, elle positive : « J'ai continué mes études en socio des médias, remis en question mes présupposés, découvert des réseaux de solidarité et de féminisme formidables, appris à casser des planches de bois et le métier de fermière sur une île écossaise... »

​Le bon sens prud'homal

En jugeant le licenciement sans cause réelle et sérieuse le 3 novembre 2016, les prud'hommes ont bien retenu l'obligation de l'employeur de veiller à « la santé physique et morale du personnel » prévue par le code du travail. Mais pour se recentrer sur la vraie victime, en retournant l'argument du licenciement contre l'employeur, condamné à verser 15 754,25 euros pour licenciement abusif, dommages et intérêts*. Les prud'hommes reconnaissent qu'elle « a bien été victime de propos sexistes de la part d'un salarié de l'association » et que « l'employeur ne démontre pas avoir mis en place de mesures visant à protéger la santé et la sécurité » de la salariée. Forcément, elle en gros sur la patate : « Ce que je veux dénoncer, c'est un média auquel j'ai cru, qui se dit "libre", alternatif", "collaboratif", "humaniste" (et qui, proche des pouvoirs locaux, rafle toutes les subventions au passage), qui fait de la morale son fond de commerce, des débats sur la déontologie journalistique, et reproduit les mêmes rapports de domination, de pouvoir ou d’intérêt qu'ailleurs. »

Confusion entre vie privée et contrat de travail : pour l'employeur associatif, le mélange des genres est permanent. En butant en permanence sur les oppressions de genre…
 
Simon Deboirot

* Depuis les faits, le conseil d'administration de l'asso a été renouvelé. Il a décidé de ne pas faire appel de la décision.

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